La Paz
Une ville verticale et ambivalente
La Paz est la capitale administrative la plus haute du monde. Elle est installée à 3 500 mètres d’altitude, sur le plateau andin Altiplano. Elle est drastiquement différente de la blanche, douce, basse et coloniale, capitale constitutionnelle de l’Etat plurinational de Bolivie : Sucre. A mon sens, La Paz est assez représentative de la Bolivie : vertigineuse et tiraillée entre ses racines indigènes (quarante langues officielles pour cette république multiethnique) et son occidentalisation accélérée suite aux colonisations, aux guerres — d’abord pour son indépendance, puis contre ses voisins fraîchement indépendants pour des désaccords concernant les frontières imposées par les colons —, aux besoins modernes.
La Paz s’étale du fond d’un cirque jusqu’aux sommets des montagnes qui l’entourent. C’est le paroxysme des dernières capitales que j’ai visitées : Brasília, l’ultra moderniste ; Buenos Aires, le Paris quadrillé ; puis Santiago l’éternelle reconstruite, toujours tendance — à la convergence de trois plaques tectoniques, où, un séisme de 5 sur l’échelle de Richter est considéré comme banal.
La circulation est saturée, ainsi j’ai tout le temps d’observer les bâtiments de brique qui ne seront jamais achevés pour réduire les impôts. Entre leur murs à nu, les nombreux matériaux de récupération et le bricolage visible dont ils ont bénéficié, ils s’apparentent à des habitats informels. Leur hauteur contraste avec leurs apparences : difficile de construire si haut sans fondations creusées profondément, soit, à la machine. Cela m’indique que le terrain doit avoir de la valeur, dans cette ville dense, haute, tumultueuse.
Les quartiers se succèdent sans transition : des habitations aux surélevations progressives sans cohérence avec l’existant — probablement construites au gré des besoins et des possibilités financières — aux gratte-ciels mondialisés, ces tours modernes de verre et d’acier que l’on retrouve dans de trop nombreux endroits distincts. Une séparation marquée qui se lit également lors des traversées d’autres capitales, comme Jakarta pour rester dans une région à l’activité sismique élevée, ou même Budapest pour revenir sur une échelle européenne plus familière.
Une ligne céleste
C’est le nom donné au métro aérien : le réseau de téléphériques (Mi Teleférico) qui permet de relier jusqu’aux quartiers isolés par la topographie accidentée. Les lignes de funiculaires sont nombreuses et ininterrompues : un simple ralentissement aux stations permet d’y monter ou d’en descendre. Ce voyage aérien offre une lecture panoramique de la ville et la faculté de traverser La Paz dans tous les sens, en un clin d’oeil.
Les Cholets
Quelques minutes de vol au dessus des toits plus tard, je me retrouve, sans effort, sur la ville du plateau qui surplombe La Paz : El Alto, pour une visite architecturale.
J’y découvre les Cholets : contraction des mots « cholo » (désignation péjorative du peuple Aymara dont est originaire Evo Morales, ancien président de la Bolivie) et « chalet ». Loin du minimalisme des façades contemporaines occidentales, ces résidences opulentes arborent des revêtements dorés, colorés, miroités dont le dernier niveau imite les toits pentus des chalets alpins. Ce sont les manifestes bâtis et démesurés de la réussite sociale de la nouvelle bourgeoisie des Aymaras, qui ont fait fortune malgré une vie modeste et pénible (les cholitas vendent leurs fruits à même le sol pendant que les hommes travaillent dans les champs). Les façades des Cholets réinterprètent des motifs précolombiens de la culture Tiwanaku s’illustrant au travers de formes géométriques complexes. Leur rez-de-chaussée est dédié aux commerces tandis que les salles de réceptions sont à l’étage juste au dessus. Elles sont louées pour rembourser la construction (le prix s’élève entre un demi million et un million d’euros). Les étages supérieurs sont réservés aux appartements résidentiels où loge la famille propriétaire.
Des Cholets à Paris
En Avril 2026, la Fondation Cartier exposait dans sa collection un extrait de l’exposition Géométires Sud conçue par l’architecte bolivien Freddy Mamani en 2018. Encadrée à la fondation, cette architecture exubérante dans les rues boliviennes, dialogue ici, d’égal à égal avec les oeuvres d’art contemporain voisines.
Freddy Mamani, d’origine aymara, a construit une majorité des Cholets. Il porte dans cette exposition, une revendication politique et cette architecture figurant l’histoire contemporaine de La Paz sur la scène internationale.
Quelques éléments qui m’ont marquée :
— La prison de San Pedro, véritable village dans la ville : les détenus louent leurs cellules, y vivent avec leur famille, tiennent des magasins, ne portent pas d’uniformes et gèrent leur système interne grâce à des délégués. Après arrangement avec les matons, certains sont libres d’aller et venir. Des circuits guidés clandestins destinés au narcotourisme ont été organisés par des narcotrafiquants qui en avaient fait un lieu de vente de drogue insolite.
— Les légendes de pratiques shamaniques pour bénir toute nouvelle construction. Il s’agit d’une culture où les croyances principales s’adressent à la Pachamama (littéralement « Terre-Mère » dans la cosmogonie andine) et où il est courant de consulter un shamane pour réaliser des offrandes et sacrifices pour espérer obtenir ce qui est désiré (réussite, guérison, argent). Elle peut prendre la forme d’une amulette, potion, incantation jusqu’au sacrifice de foetus de lamas enterrés sous les fondations des maisons. Tous ces achats peuvent se faire dans les nombreuses boutiques prévues à cet effet, notamment dans la rue des sorcières ou Calle de las Brujas. Les sacrifices humains — rite aztèque extrêmement courant — semblent avoir encore lieu pour remplacer les foetus de lamas lors de constructions plus hautes et plus importantes.
— L’originalité du réseau de téléphériques qui couvre la ville dans tous les sens. Cette prouesse austro-suisse a été réalisée sous la présidence d’Evo Morales. C’est, à ce jour, le plus grand réseau de téléphériques urbains du monde (10 lignes). Il est alimenté par de l’énergie hydraulique et solaire.
La Paz frappe par ce contraste entre les gratte-ciels, les habitations progressivement surélevées sans jamais être achevées et les cholets dorés. La Paz est vertigineuse, par son décor montagneux et par sa revendication d’une culture andine précolombienne jusqu’à Paris.
Photographies : personnelles












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