Chiloé

L’île de bois 

Au large du Chili, l’île de Chiloé impose sa silhouette découpée en de multiples lamelles de bois au milieu des brumes du Pacifique. Loin du béton triomphant dans les métropoles continentales, l’architecture s’inscrit ici encore dans son contexte. Elle est le reflet d’une multitude de facteurs : l’abondance de forêts denses, l’absence quasi totale de pierre, la qualité insulaire de Chiloé, bordée par les eaux et son climat océanique. Le résultat est un paysage bâti unique, où l’architecture fait partie intégrante de son environnement auquel elle s’est parfaitement adaptée.

L’identité de Chiloé se lit dans la dualité de ses constructions : les palafitos domestiques et les églises classées.

Des palafitos bricolés

Castro comme Dalcahue offrent à voir de nombreux palafitos : des maisons de bois sur une forêt de pilotis. Ils bordent le littoral marin, épousant la respiration de la mer. L’accès aux palafitos se fait par la terre ferme tandis que les pilotis qui les soutiennent plongent dans l’eau. Les marées basses dévoilent l’épatante hauteur de ces pieux qui s’enfoncent dans la vase.

Petites, étroites, légères, presque mobiles, ces modestes habitations vernaculaires sujettes aux embruns et aux pluies fréquentes revêtent pourtant des couleurs vives ou du bois brut lentement patiné. Les façades arborent des bardages aux découpes élaborées, les toitures sont souvent en bardeaux de bois en forme d’écailles. Très inclinées, elles permettent d’évacuer les pluies abondantes. Les fenêtres, rares et minces, créent un intérieur sombre qui contraste avec la luminosité extérieure. Le bois assure une continuité entre l’intérieur et l’extérieur, son odeur mouillée, sa texture, sa chaleur se poursuivent entre les deux espaces.

Observées de loin, ces constructions semblent s’empiler les unes sur les autres se fondant en une mosaïque colorée dans un équilibre incertain.

Des églises classées

L’archipel de Chiloé compte seize églises inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO, héritage d’une architecture religieuse initiée au XVIIe siècle par des prêcheurs jésuites itinérants qui a été adaptée aux ressources locales. Elles partagent un vocabulaire commun — façades en bardeaux de bois, silhouettes qui évoquent des décors de western — mais chacune introduit une variation singulière — les peintures, le nombre et la forme des clochers, le traitement du bois, la décoration intérieure, diffèrent. Quelques déclinaisons d’un principe constructif unique :

L’église San Francisco de Castro, tout en bois peint jaune avec ses clochers violets, ressemble à un décor de conte de fées. Construite en 1912, elle a remplacé une succession de temples présents sur ce même site depuis 1567.

À Chonchi, l’église San Carlos, bleue au clocher jaune, révèle un intérieur lumineux dont le plafond peint figure un ciel étoilé ; des affiches explicatives détaillent sa rénovation en cours dont le changement de charpente en bois tepa, peu résistant aux insectes et aux champignons, pour le bois coigüe, plus adapté.

À Tenaún se dresse l’église Nuestra Señora del Patrocinio, la plus grande église de l’île avec ses trois clochers et sa façade bleue. En montant à son clocher, — tel Quasimodo sous la cloche de Notre-Dame — j’ai pu découvrir de près une remarquable structure en bois en forme d’arche.

Sur l’îlet de Quinchao, l’église Nuestra Señora de Gracia, possède trois nefs et est richement décorée. Un véritable contraste par rapport à la minuscule chapelle Cristo Rey, plaquée de bois à l’intérieur.

Des projets contemporains qui dialoguent avec la tradition

Au milieu de ce patrimoine ancien, j’ai remarqué certaines interventions contemporaines que je souhaite mettre en lumière.

Le Memorial Ancestral de Castro, conçu par l’architecte chilien Pezo von Ellrichshausen, se dresse comme un monolithe de bois sculpté en forme d’une termitière. Sa structure cylindrique, entièrement réalisée en bois local, est enveloppée d’un bardage traditionnel en bardeaux qui épouse la courbe complexe du volume. Il rend hommage aux traditions constructives chilotes. Le dialogue entre tradition et modernité s’opère par le traitement des ouvertures : les encadrements métalliques débordent franchement du nu de la façade, créant un contraste saisissant entre la rugosité du bois vieilli et la précision industrielle des cadres, tout en rythmant la surface massive par des jeux d’ombres portées.

La chapelle Palafito Santa Maria de Los Angeles, rénovée en 2019, quant à elle, se fond complètement dans l’architecture environnante, au point de devenir indissociable des autres palafitos qui l’entourent.

La salle polyvalente qui semble naître de la passerelle de Curaco de Vélez. Sa structure bois et sa charpente sont laissées visibles, incitant ses usager·es à réfléchir au système constructif.

Des hôtels qui reprennent les codes du palafito le long des rives. L’Hotel Palafito Alma Chilota, le Palafito Verde Apart Hotel et le Palafito Loft se fondent dans la silhouette harmonieuse de la rue par l’utilisation du bois en façade. Les lignes sont plus nettes, les surfaces vitrées agrandies et tournées vers la mer, les volumes plus grands pour accueillir plus qu’une famille et des usages contemporains sont intégrés.
Ces nouveaux édifices perpétuent la cohérence architecturale tout en proposant de nouveaux usages et niveaux de conforts par rapport aux palafitos traditionnels.

Les abris-bus, des projets minuscules, mais soignés jusqu’au moindre détail. De petites boîtes au toit en monopente, percées de deux hautes fenêtres verticales dans les pignons pour voir le bus arriver. L’intérieur est une boîte dans la boîte, bardée de bois horizontal aux teintes chaudes recouvrant toutes les façades, le banc, les menuiseries et le plafond. L’extérieur est enveloppé de tôles noires, en dehors du pignon face à l’arrivée, recouvert de longs bardeaux de bois grisés par le temps. Les menuiseries reprennent ce noir à l’extérieur.

Quelques éléments qui m’ont marquée :

— Les bardeaux de bois, omniprésents, dont les motifs changent d’une maison à l’autre sans jamais se répéter vraiment. Cette belle variété de finitions pousse à la mélancolie de la richesse artisanale de l’époque.

— La technique d’assemblage du bois grâce à des chevilles en bois dur invisibles, pour laisser la structure travailler avec l’humidité. 

— Les couleurs vives des façades qui tranchent avec le gris du ciel.

— L’espace laissé par la marée basse : un tapis de moules traversé par les immenses poteaux des palafitos, eux-mêmes partiellement recouverts, qui craquent sous les pas.


Chiloé raconte une histoire de continuité et d’adaptation : un même matériau, le bois, et un même geste constructif — le bardeau, le pilotis — qui se déclinent sans relâche, des plus modestes abris-bus aux plus grandes églises classées, en passant par des interventions contemporaines cohérentes avec le paysage bâti existant.

Photographies : personnelles